Ben
Deux semaines avant le bal de promo
Où est-elle ?
On a une heure d’étude, après avoir eu quatre heures de cours. D’habitude, avec Lara, on en profite pour « travailler sur un projet de groupe », calés au fond de la classe. Traduction : on se chambre, on fait une mise à jour des deux dernières heures niveau commérages et on discute du re-visionnage de Breaking Bad, notre obsession du moment.
Puisqu’elle est en retard, je prépare une interview pour Hockey Life Magazine. J’ai de la chance d’avoir été sollicité, mais je déteste faire ce genre de truc par écrit. Pour des questions face à une caméra, c’est quand vous voulez, je suis prêt ! Mais dès qu’il faut coucher les réponses sur le papier, je bloque. Heureusement, Lara Elliot est super douée pour ce genre de truc et elle m’a déjà dépanné… autant de fois que je l’ai aidée en maths renforcées.
Qu’est-ce qu’elle fout, d’ailleurs ?
Je jette un coup d’œil à l’horloge murale, le ventre bizarrement noué.
Ou peut-être pas si bizarrement que ça. J’ai beau être hyper sociable, les amis sur qui on peut vraiment compter ne courent pas les rues. Alors ceux que j’ai, les vrais, sont très précieux.
D’autant plus qu’ils se sont raréfiés, depuis que Charlie a fait le con avec ma petite sœur.
Je chasse ce souvenir de mon esprit. Ce type n’existe plus à mes yeux.
Lara, par contre, je peux compter sur elle.
Sauf qu’elle n’est pas là.
Je perçois parfois dans son sourire un fugace éclat rebelle, mais quand il s’agit de sa scolarité, elle est exemplaire et toujours à l’heure, même en étude. Elle ne ferait jamais rien pouvant compromettre ses chances d’obtenir une bourse pour l’an prochain.
Alors, où peut-elle…
La porte s’ouvre soudain et je souffle de soulagement en apercevant sa silhouette se faufiler dans la classe. Elle me rejoint, passe dans mon dos et s’installe discrètement à un bureau sur ma droite.
Moqueur, je lui lance à mi-voix :
— Elliot, mais quel honneur !
Ses cheveux sont détachés, aujourd’hui. Ils tombent en un rideau qui me cache son visage. Son joli visage… Je ne fais aucun sous-entendu, c’est simplement objectif. Cela dit, je préfère quand elle les attache et que je peux le voir.
Elle lève la main pour attirer l’attention du prof et avoir l’autorisation de s’installer à notre place habituelle.
— Allez-y, mademoiselle Elliot. La table du fond est libre, mais pas de bavardages inutiles, je vous prie.
Je commence à rassembler mes affaires pour m’extraire de ce bureau trop étriqué, quand je sens le contact léger de sa main sur mon bras.
Ce qui ne devrait pas être bizarre, sachant qu’on est très proches depuis des années et pourtant, ça l’est. Le fait est qu’on a beau faire des tas de choses ensemble, il n’y a jamais de contact physique entre nous. Aucun.
J’ai une petite copine, alors entretenir une amitié platonique avec quelqu’un du sexe opposé comporte forcément quelques règles – surtout quand cette personne est sur le podium des meilleurs amis (en deuxième place, Bowie étant indétrônable, même s’il a eu son diplôme l’an dernier et joue déjà chez les pros). Et la règle numéro un, c’est de garder nos distances.
Je sors avec Celia depuis la seconde et ne veux surtout pas qu’elle s’inquiète d’un dérapage qui ne risque pas d’arriver. Je ne mange pas de ce pain-là et je tiens à ce que tout le monde le sache.
Alors, je suis presque choqué de sentir la légère pression des doigts de Lara sur mon bras.
Je me tourne vers elle et me fige. Ses pommettes sont toutes rouges et son sourire omniprésent a totalement disparu.
— Elliot ?
Elle s’éclaircit la gorge sans me regarder.
— Monsieur Eckett, pourrais-je sortir de la salle avec Ben un instant ? J’ai une chose importante à lui dire.
Merde, alors ! Je n’avais jamais entendu sa voix trembler comme ça et visiblement, je ne suis pas le seul.
Les élèves commencent à gigoter sur leurs chaises. J’entends le son étouffé d’une notification, quelques rangées devant, puis un autre. J’essaye de comprendre ce qui se passe, mais…
— C’est urgent, monsieur, insiste Lara.
Elle se tourne vers moi et m’attrape par la chemise.
— Viens, Ben !
Ben. Pas Boomer.
Le bide en vrac, je ramasse mon bazar sur mon bureau. Monsieur Eckett marmonne qu’il est d’accord, sur fond de chuchotements crescendo que je ne comprends pas. Une fois dans le couloir, Lara lève vers moi un regard désolé.
— Bon sang, Lara, qu’est-ce qui se passe ?
Est-ce qu’elle a reçu une mauvaise nouvelle concernant sa bourse ? Est-ce qu’il y a un problème avec son père ?
Elle me prend la main et là, je flippe pour de bon.
— Ellie !
Elle acquiesce, humecte ses lèvres, puis secoue la tête.
— Celia et Stephen sont ensemble.
Stephen Huang, c’est le petit copain de Lara. Perso, je trouve qu’il ne la mérite pas, mais il faut croire qu’elle l’apprécie. On a souvent fait des soirées tous les quatre, alors je ne m’étonne pas quand ils traînent ensemble pendant mes matchs ou mes tournois. Par contre, aujourd’hui, pendant les cours ?
— Ensemble… où ça ? Il leur est arrivé quelque chose ? L’un d’eux s’est fait mal ?
— J’étais avec Nikki Peters, on voulait rapporter des partitions en salle de musique, après le dernier cours. On a coupé par l’auditorium et… ils étaient là.
Je ne vois pas où elle veut en venir. Je comprends bien le sous-entendu, mais je n’y crois pas une seconde.
— Et quoi… Ils discutaient ?
Elle secoue la tête à nouveau et les larmes lui montent aux yeux.
— Ils ne discutaient pas. Ils…
— Non.
Je serre sa main dans la mienne. Je ne veux pas qu’elle s’inquiète. Ce n’est pas ce qu’elle croit et la voir pleurer est au-dessus de mes forces.
— Eh, c’est un malentendu. Ils ne feraient pas une chose pareille.
Celia ne le ferait pas. Impossible. Le bal de promo est dans deux semaines, on a réservé une chambre d’hôtel, on va enfin…
— Ben, je suis désolée, mais je les ai vus coucher ensemble.
***
Une semaine avant le bal de promo
Depuis cet épisode, notre amitié avec Lara inclut les contacts physiques. Ça pourrait sembler bizarre, après toutes ces années d’abstinence, mais depuis qu’elle m’a pris la main dans le couloir, les codes de la normalité ont changé. Il n’y a rien de sentimental là-dedans. On est juste deux personnes trahies par ceux en qui on avait confiance… qui se serrent les coudes.
Une semaine a coulé sous les ponts, depuis que le scandale a éclaté.
Les confrontations sont terminées. Les accusations, les justifications et les excuses larmoyantes sont du passé.
Ça jase toujours autour de nous parce qu’évidemment, tout le monde est au courant. La nouvelle s’est répandue plus vite que la traînée de poudre allumée par Charlie quelques années plus tôt, mais au moins, personne ne nous pose plus de questions.
Excepté concernant le bal de promo.
— Tu en es à combien de demandes de prétendantes ? me demande Lara en s’appuyant contre la rambarde dans les gradins.
En attendant l’heure de mon entraînement de hockey, on regarde celui d’athlétisme.
Je pouffe et tire légèrement sa queue de cheval.
— Je n’en sais rien. Sarabeth avait l’air sur le point de le faire, ce matin.
Elle siffle d’admiration.
— Si je compte bien, ça fait treize. Tu n’es même pas tenté d’y aller avec la meneuse des pom-pom girls ?
— Nan.
Je tire encore un peu ses cheveux, parce qu’ils sont doux et qu’à présent, les contacts sont autorisés.
— Je ne veux pas sortir avec une autre fille.
Et même si j’en avais envie, je n’irais pas vers celle qui s’est moquée de mes difficultés en lecture depuis le CP jusqu’au CE2. Je suis rancunier.
Elle tire à son tour une mèche de mes cheveux avec un sourire taquin, avant de se retourner vers le terrain. Elle ne me dit pas d’arrêter mes bêtises pour autant.
Elle prend un air songeur.
— Boomer, je sais que tu prenais très au sérieux ta relation avec Cel…
Je me mets à tousser et elle fait un geste de rédemption.
— Pardon, pardon ! Je sais que tu prenais très au sérieux ta relation avec celle qu’il ne faut pas nommer. Mais ces filles cherchent un partenaire pour le bal, pas pour la vie. D’accord, peut-être aussi pour la vie. Vous êtes un assez bon parti, monsieur Boerboom.
— Pff…
Je lève les yeux au ciel, même si pour être honnête, ce compliment venant d’elle est plutôt agréable.
— Ce n’est pas parce que ton ex était une conne que tu dois cracher sur toute nouvelle expérience de vie, c’est tout ce que je dis.
Elle se penche vers moi et j’en fais autant pour mieux l’entendre.
— À moins que le bal de promo soit lui aussi rayé à tout jamais de la « liste de Boomer » ?
Ce n’est pas ça. Seulement, je ne tiens pas à sortir avec la première venue pour me remettre d’une histoire foireuse. Et je n’ai aucune envie d’une relation sérieuse avec une de ces filles. Certaines sont chouettes, bien sûr. Sexy, même. Mais…
Je me tourne vers Lara. Elle se penche vers le terrain en poussant un cri pour féliciter une fille qui vient de réussir son saut en hauteur. Elle ne la connaît même pas, mais elle est comme ça : gentille, bienveillante, enthousiaste.
C’est une amie loyale, une fille bien.
— Et toi ?
— Quoi, moi ?
Elle me jette un coup d’œil par-dessus son épaule et le soleil lui fait plisser les yeux.
— Pour le bal. Tu as la robe, les chaussures…
Je sais très bien qu’elle a été plus sollicitée que moi, au cours de la semaine passée. Il y a même des mecs qui sont venus me demander la permission de l’y inviter, ce qui était assez tordu. On a beau être amis, Lara n’a besoin de personne pour décider à sa place.
Bon, j’ai peut-être fait -une petite exception. Elle me botterait sûrement les fesses de m’en être mêlé, mais j’ai appris qu’un connard parlait de lui faire des avances, un type à la réputation de ne pas bien capter le concept du « non, c’est non ».
J’avoue l’avoir aidé à comprendre l’intérêt de ne pas l’inviter au bal.
Par contre, concernant les autres gars… Disons qu’elle aurait pu leur dire oui.
Elle répond par un bruit évasif et je me sens étrangement soulagé. Il se trouve qu’au sujet de cette soirée et de Lara, il m’est venu une idée.
Rien d’ambigu, mais j’ai pensé à nous, en tant qu’amis.
— Viens au bal avec moi !
Elle tourne brusquement la tête. Les yeux écarquillés, elle pointe un doigt vers moi avec un air dubitatif.
— Ouais, allons-y ensemble ! dis-je, mon pouls s’emballant d’un coup. Tu sais bien qu’on s’amusera plus tous les deux qu’en essayant de faire la conversation à une personne lambda. On échappera aux chercheurs de bons partis en quête des « expériences de vie » que tu voulais me vendre. Allez, ça sera marrant !
— Hmmm…, fait-elle en mimant une réflexion intense, largement exagérée, parce que je sais déjà qu’elle sera partante.
Je connais par cœur ces signes qui la trahissent, comme sa façon de tripoter le petit pendentif de son collier délicat quand une idée l’enthousiasme. Je la laisse quand même croire qu’elle me fait mariner. Je n’attends pas longtemps. Une seconde plus tard, elle se jette à mon cou. Je me redresse, la fais décoller du sol et tournoyer dans les airs.
L’instant d’après, quand je la repose, la moitié du stade nous regarde avec des yeux ronds.
Je lance d’une voix forte :
— Je lui ai fait ma demande… pour le bal !
Elle rit et dans mon débordement d’enthousiasme, je brandis mon poing en l’air comme si je venais d’être sélectionné par la NHL.
— Elle a dit oui !
Des hourras s’élèvent de la foule. Au diable la retenue ! Je passe un bras autour de sa taille et la fais basculer contre moi. Ma cavalière-seulement-pote écarquille les yeux avec un sourire ravi et je pousse le vice jusqu’à poser mon pouce sur sa bouche avant d’y planter un faux baiser épique.
***
Ben
Le jour du bal
— Le bracelet de fleurs ? demande Lara que j’ai mise en haut-parleur pendant que je m’agite en tous sens dans ma chambre, en smoking.
Je balance des trucs dans mon sac, les uns après les autres.
— J’ai !
Le petit bouquet n’est pas celui que j’avais choisi pour mon ex. Celui-ci est dans une gamme de roses pour être assorti à la robe que Lara a postée sur Insta.
J’attrape des caleçons et les ajoute au reste, avant de filer prendre ma brosse à dents et autres affaires de toilette dans la salle de bain. Je balaye dans mon sac tout ce qu’il y a sur la commande.
— Nœud papillon ?
— J’ai !
— Il est à nouer ou à clipser ?
— À clipser. Je n’en ai pas trouvé à nouer qui soit assorti à ta robe. En plus, d’après Bowie, réussir le nœud est un enfer.
Elle reste silencieuse un moment et je l’imagine pensive, se mordant la lèvre. Puis elle dit :
— Je n’en reviens pas que tu aies réussi à changer tes couleurs au dernier moment…
Après la douzaine de coups de fil que j’ai passée pour y arriver, je suis ravi de l’entendre dire ça !
— Je t’ai prévenue, Elliot : je ne vais pas faire les choses à moitié. On va mettre le paquet, ce soir !
Elle mérite le meilleur bal de promo qui soit et je compte le lui offrir.
On a beau y aller en amis, on va faire front face à deux crétins dont les actes nous ont coûté cette fameuse « expérience de vie », en plus du reste : du temps, la confiance, l’illusion de ce que représentaient ces liaisons.
Intellectuellement, je sais que l’histoire avec mon ex est merdique, et cette douloureuse trahison m’a foutu les nerfs. Pourtant, voir Lara blessée m’a fait plus de peine que ma propre situation. À croire que mon cœur n’était pas si impliqué que ça dans cette relation.
Est-ce que j’ai toujours les boules ? Oh que oui !
Est-ce que j’ai quand même tourné la page ? On dirait bien, en fait.
Est-ce que Lara en a fait autant ? Difficile à dire.
Sa relation était plus récente que la mienne et à ce que je sache, ils ne s’étaient pas fait de grandes déclarations. Soit elle cache bien son jeu, soit son cœur n’était pas très investi non plus.
Quoi qu’il en soit, on va faire de ce bal une soirée mémorable, à la hauteur des rêves qu’il inspire à tout le monde.
— C’est vrai, tu m’as prévenue…, répond-elle.
Elle lâche un soupir satisfait et je peux quasiment voir son sourire d’ici. C’est tellement agréable que ça coupe l’élan de mon agitation. Je reste planté au milieu de la pièce.
— La terre appelle Boomer ! Allô ?
Sortant de ma torpeur, je balance mon sac sur le lit pour le fermer.
— Je suis là.
— OK. À ton tour, je t’écoute.
Je me mords la lèvre en réfrénant un sourire.
— Tu veux entendre des choses coquines ?
Elle grogne en rigolant. Je cale la bandoulière de mon sac sur mon épaule. Il est drôlement léger, comparé à mon sac de sport.
Je me lance :
— Des claquettes de secours, si tu as mal aux pieds ?
— J’ai !
— Un élastique pour les cheveux, genre chouchou ou je ne sais quoi ?
Je parie qu’elle ne dansera pas une heure avant de péter un câble à cause de ses cheveux lâchés.
— J’ai !
— Un ensemble sexy ou une nuisette pour notre soirée pyjama ?
Elle enchaîne les onomatopées dégoûtées, avant de répondre :
— Dans tes rêves !
Je secoue la tête.
— Non, je pense plutôt que tu as pris un tee-shirt XXL, peut-être un sweat à capuche… et un pantalon de survêt.
Je suis tenté de miser sur le gris, celui qu’elle doit retrousser aux chevilles.
— Jackpot, trois coups gagnants !
J’inspire un bon coup et me retiens au dernier moment de passer ma main dans mes cheveux. Piper, qui a été plutôt maussade et renfermée toute l’année, a voulu me convaincre de les discipliner. Il se trouve que par égard pour Lara, je ne veux pas avoir l’air de sortir du lit.
— Je décolle.
***
Le bal
La soirée est sympa. On danse et on prend des photos. J’adore danser avec Lara. Elle est tellement belle, dans sa robe, que j’avoue avoir un mal de chien à faire semblant de pouvoir détacher mes yeux d’elle, comme si on était de simples amis.
Parce qu’on est des amis.
***
La nuit après le bal
— Quand tu m’as dit de prendre un maillot, me lance Lara en sortant de la salle de bain, enroulée dans une serviette, je pensais qu’il y aurait une piscine dans l’hôtel.
— Il y en a une.
Mais comme un abruti, j’avais réservé une chambre avec jacuzzi pour mon ex. Je m’étais dit qu’une fois installés, on n’aurait plus voulu partir. Bon, même si l’acompte était perdu, j’aurais peut-être pu changer de chambre…
— J’ai pensé qu’avoir notre petit bain privé serait rigolo, mais on peut descendre à la piscine, si tu préfères. On peut aller voir si c’est libre.
« T’es sérieux ? » Voilà ce que me répond clairement la tête qu’elle fait, en arrêt sur image. Ravi, je la regarde avancer vers le bain à remous surélevé. Elle gémit de plaisir en passant sa main dans les bulles chaudes.
— Pas question de rater ça ! T’as assuré, Boomer !
Pas si sûr…
Ça dépend du point de vue.
Parce que j’ai beau me croire préparé, quand Lara laisse tomber sa serviette en flaque à ses pieds, je frôle l’arrêt cardiaque. Heureusement qu’elle est trop occupée à grimper dans le jacuzzi pour remarquer ma réaction totalement déplacée.
— Allez, viens, ne reste pas planté là comme un pervers !
Bon, ma paralysie n’est peut-être pas passée aussi inaperçue que ça, mais vu le sourire de Lara, elle ne m’en tient pas rigueur, Dieu merci !
Le bain à remous n’est pas de ceux qui peuvent accueillir des groupes entiers. Celui-ci est prévu pour deux personnes et on galère un peu pour s’y installer sans dépasser le cadre de la bienséance. Cependant, après bon nombre de tentatives vaines, on finit par laisser nos corps se détendre dans des postures naturelles.
Calé en face d’elle, les bras étendus sur les bords, je renverse la tête en arrière. Je lutte pour chasser de mon esprit le contraste entre le maillot rose pâle de Lara aux fines coutures blanches et l’étendue infinie de sa peau dorée.
On n’est pas là pour ça.
Cette fille est bien trop importante à mes yeux pour que notre amitié soit mise à mal par une chose aussi bête que la courbe douce et rebondie de ses seins parfaits, ou la silhouette sculptée de son ventre nu.
Mais bordel !
Comment ai-je pu faire totalement abstraction de sa beauté stupéfiante pendant toutes ces années ?
Eh bien, la réponse est évidente : je ne la regardais pas en tant que fille, mais en tant qu’amie. Je me suis évertué à ce que mon ex et Lara ne voient rien de menaçant dans cette amitié, parce qu’il n’y avait réellement rien d’ambigu. Contrairement à nos ex, je n’aurais jamais été infidèle.
— Je me sens ridicule, avec mon choix du jacuzzi. Je voulais du romantisme, tu vois ?
Je remue les sourcils de façon suggestive et ça la fait rire. Puis elle secoue la tête et se penche vers moi. Son regard me transperce étonnamment, il passe à travers toutes les conneries que je montre aux autres pour lire en moi comme dans un livre ouvert.
— Vous sortiez ensemble depuis presque trois ans. Je t’ai entendu lui dire que tu l’aimais. Visiblement, tu comptais clore la soirée par une petite orgie, mais… est-ce que tu allais… lui faire ta demande ?
Je tousse en passant mes mains sur mon visage.
— Non, je n’avais pas encore acheté de bague.
Par contre, j’avais idée de le faire, peut-être dans l’année. C’est Lara, je peux lui dire la vérité.
— Sans vouloir être grossier, j’avais effectivement prévu de sortir quelque chose, mais pas la question du mariage. Ç’aurait été notre première fois. Du moins, c’est ce que je croyais, mais faut croire que ça ne l’aurait été que pour moi.
Je m’attends à l’éclat de rire avec lequel n’importe quel gars aurait accueilli mon aveu pur et simple, mais c’est là où Lara fait la différence. Entre autres choses.
— Je suis désolée, Boomer. Je ne savais pas que vous…
— Qu’on attendait de trouver une occasion à la hauteur ? Ouais, j’imagine qu’elle ne l’avait pas compris non plus.
Les bulles gargouillent autour de nous et j’attends de ressentir une amère humiliation. Pourtant, au contraire, je me sens plus léger. Comme si j’avais besoin que quelqu’un comprenne à quel point cette trahison m’avait blessé.
— Non pas que ça m’ait coûté d’attendre…
Je repense à toutes ces nuits où on a glissé de plus en plus près d’un acte que je croyais sacré à nos yeux.
— Je me sens tellement bête ! Franchement, la posture alambiquée dans la fosse de l’auditorium fait passer un certain message, non ? Ce n’est pas le genre d’acrobatie qui trahit un premier rodéo, si ?
Lara hausse une épaule avec un sourire désolé.
— Je ne suis pas une experte en la matière, mais je ne crois pas.
J’acquiesce, les yeux rivés au plafond.
— Moi non plus.
En avoir dit autant me donne envie d’aller jusqu’au bout des confidences.
— Je peux t’avouer quelque chose d’intime ?
— Parce que ça ne l’était pas, jusqu’ici ?
— Si, mais tout le monde pouvait facilement le soupçonner. J’attendais qu’on le fasse et je ne m’en cachais pas.
Je ne le criais pas sur les toits non plus, mais pas mal de gens étaient au courant. D’ailleurs, je suis assez surpris que Lara ne l’apprenne qu’aujourd’hui.
— Mais ce que j’aimerais te dire… je préférerais que ça reste entre nous.
Elle se redresse légèrement.
— D’accord.
— Je n’ai pas vraiment de peine.
La voyant me regarder simplement en attendant la suite, je continue :
— Je me sens blessé, en colère, honteux et trahi… Je suis déçu qu’elle m’ait laissé tomber. Mais en découvrant que cette fille me trompait alors que je pensais déjà au mariage, la partie de moi qui aurait dû souffrir est restée de marbre. En d’autres termes, mon cœur n’a pas été touché.
Je me fais violence pour affronter le regard de Lara, mais si je craignais d’y voir un jugement quelconque, il n’en est rien. Au contraire, elle semble compatir.
— Je comprends.
J’expire d’un coup, après une apnée inconsciente. L’étau qui m’enserrait la poitrine depuis deux semaines cède enfin.
— Vraiment ?
— Oui, dans la mesure du possible sans être à ta place. Je n’envisageais pas d’épouser Stephen, mais je croyais au moins qu’on était fidèles. Et pour être honnête, je m’attendais aussi à ce que cette soirée soit spéciale pour moi.
Je hausse brusquement les sourcils. Inutile d’essayer de cacher ma surprise et de toute façon, j’ai toujours été transparent avec elle.
— Arrête… !
— Eh si. Je pense que c’était plus une question d’être prête que d’un partenaire en particulier. Donc, je me sens énervée, honteuse et trahie, tout comme toi, mais il faut croire que mon cœur n’était pas très impliqué dès le début.
J’ignorais qu’elle était vierge. Tous grands amis qu’on était et capables d’aborder des sujets très intimes, on ne parlait jamais de sexualité.
Par contre, maintenant qu’on met les pieds dans le plat, nos confidences ne m’embarrassent pas du tout. J’aime qu’elle me connaisse mieux que personne et que notre confiance s’étende jusque-là.
Elle s’éclaircit la gorge et coince une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Tu es déçu de ne pas le faire ce soir ? Je veux dire… comme tu avais attendu…
Je me pose sincèrement la question avant de lui répondre.
— Pas autant que j’aurais cru.
— Moi non plus.
Le bain bouillonne dans notre silence, puis elle demande :
— Tu comptes attendre de retomber amoureux ?
Je tousse en rigolant, les sourcils accrochés à la racine de mes cheveux.
— Je n’y ai pas vraiment réfléchi ! Mais bon, ça m’étonnerait. Je pense qu’une personne que j’apprécie fera l’affaire.
— Quelqu’un en qui on aurait confiance, murmure-t-elle en détournant les yeux.
Je suis dégoûté qu’elle ait été trahie dans sa confiance.
— Ouais, c’est le plus important.
D’autant plus quand je pense au nombre de personnes dans ce monde en qui j’ai vraiment confiance.
Lara inspire un coup et se tourne à nouveau vers moi, quelque chose d’indéchiffrable dans son regard.
— Quoi ?
Elle cligne des yeux.
— J’ai confiance en toi.
Éberlué, je regarde mon amie la plus intime en essayant d’intégrer la portée de ce qu’elle vient de dire.
Parce que…
Je dois sûrement mal interpréter. Elle ne peut pas sous-entendre que…
— Oh, mon Dieu ! Je n’en reviens pas d’avoir dit ça ! s’écrie-t-elle en s’esclaffant d’une sorte de rire qui sonne tellement faux que je secoue la tête en cherchant à lui prendre la main.
Sauf qu’elle m’esquive et sort du jacuzzi en riant à propos de ses doigts qui fripent ou de son cerveau qui bout ou quelque chose comme ça. Elle me dit d’oublier, puis me supplie d’oublier, tout en mettant de plus en plus de distance entre nous, regardant partout sauf dans ma direction.
L’instinct viscéral qui me guide sur la glace dégage mon cerveau du siège conducteur et prend les commandes. Me voilà qui sors du bain à mon tour, lui dis d’attendre, la supplie sans la quitter des yeux, même si je ne vois d’abord que son dos. Puis lentement, elle se tourne de profil.
Elle me regarde furtivement. L’eau dégoulinant de mon corps, je la fais pivoter vers moi. Je la regarde droit dans les yeux, cherchant à obtenir son entière attention.
— Ellie…, dis-je en l’attirant un tout petit peu plus vers moi.
Je pose une main sur le côté de son visage et caresse la peau douce de sa joue.
— Moi aussi, j’ai confiance en toi.
Ces mots résonnent dans le peu d’espace qui nous sépare, avec leurs différents sens et implications.
Elle m’adresse le sourire le plus faible qui soit accompagné d’un hochement de tête presque imperceptible. Son regard traduit étrangement tout ce que je ressens.
Je devrais avoir peur de faire une bêtise, mais aussi fou que ce soit, je n’y pense même pas.
Irrépressiblement, je l’attire davantage et soupire de soulagement quand elle suit le mouvement… quand ses yeux plongent vers ma bouche… quand ses lèvres s’entrouvrent…
Je franchis les derniers centimètres qui nous séparent, mais lentement. Je n’ai jamais osé me l’avouer, pourtant c’est évident : j’en crève d’envie. Ceci dit, je dois lui laisser la possibilité de changer d’avis, d’arrêter.
Ce qu’elle ne fait pas.
Au dernier instant, elle se penche très légèrement pour venir à la rencontre de mon baiser et…
Waaaaouh !
J’ouvre brusquement les yeux et vois dans les siens le reflet de ma surprise.
C’est dingue, nos bouches se sont à peine frôlées qu’un éclair m’a frappé en plein cœur ! Comme si tout avait changé dans la seconde, mettant en lumière ce qui avait toujours été là.
Je plonge à nouveau vers elle. Se hissant sur la pointe des pieds, elle m’attire brusquement, bouleversant tout mon être à jamais tandis qu’une seule et unique pensée résonne dans ma tête…
C’est elle, la femme de ma vie !

